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mai 2019: Stratégies de lutte contre la violence sexiste : leçons apprises sur le terrain

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La violence sexiste (VS) est une violation des droits d’une personne, qui nuit à sa sécurité, à sa sûreté, à sa santé et à sa dignité. La VS a également d’importantes répercussions sur les familles et les communautés, et pèse sur les systèmes sanitaires, sociaux et judiciaires d’un pays. De plus, quand la justice et les systèmes sociaux échouent, soit à cause de capacités réduites ou de normes sociales néfastes profondément enracinées, les agresseurs peuvent agir en toute impunité, ce qui perpétue le cycle de la violence et empêche les survivants de faire valoir leurs droits. Les personnes vulnérables à la violence ou qui y ont survécu doivent surmonter d’importantes difficultés afin de pouvoir exercer leur droit à la sécurité, à l’éducation, à la santé, à l’emploi et à une participation active dans leur communauté.

Qu’est-ce que la violence sexiste et pourquoi est-ce important?

À l’échelle mondiale, on estime qu’une femme sur trois sera victime de violence physique ou sexuelle durant sa vie.[1] La grande majorité des auteurs de VS sont des hommes, et les survivants sont principalement des femmes et des filles. Bien que les survivants de la VS comprennent des femmes, des hommes, des filles et des garçons, nous mettrons l’accent dans le présent document sur les femmes et les filles, les conséquences de la violence sur ce groupe et les leçons tirées de l’expérience de CowaterSogema en matière de VS.

Par définition, la VS signifie tout acte violent posé contre une personne en raison de son sexe, de son identité sexuelle, de sa préférence sexuelle ou de son « adoption apparente de normes de masculinité ou de féminité socialement définies ».[2] Au sein de nombreuses sociétés dans le monde, la stigmatisation sociale et la culpabilisation des victimes de VS sont toujours bien présentes, et beaucoup d’incidents ne sont donc pas signalés. De plus, la fréquence de la VS est difficile à mesurer, à cause des questions d’éthique et de sécurité liées à la collecte de renseignements auprès de victimes qui craignent des représailles.

La VS est profondément enracinée dans les inégalités sexistes entre les hommes et les femmes, et est exacerbée par des concepts néfastes de masculinité accompagnés de déséquilibres de pouvoir patriarcaux ancrés dans la culture, l’économie et le droit.[3] Pour réduire efficacement la violence, il faut adopter une approche globale qui aborde les inégalités structurelles, économiques et sociales.

La VS touche des personnes qui sont de milieux socio-économiques, d’ethnies, de cultures, d’âges, de sexes et d’endroits différents, ce qui signifie que les survivantes vont chercher du soutien et des services par différents moyens, et parfois pas du tout. Les services de soutien peuvent être formels, comme c’est le cas des services de santé, de police et d’aide psychosociale, ou être informels et obtenus par l’entremise de mécanismes communautaires, de réseaux familiaux ou de chefs traditionnels. Les meilleures pratiques mondiales ont cerné trois domaines d’action distincts visant la prévention de la VS :

  1. La prévention primaire : prévenir la violence contre les femmes et les filles qui n’en ont pas encore été victimes et faire en sorte que celles qui l’ont été ne le soient plus à l’avenir;
  2. La prévention secondaire, aussi appelée intervention : prévenir des violences futures et offrir du soutien aux survivantes (santé, services judiciaires et sociaux); et
  3. La prévention tertiaire, qui contribue à l’intervention: offrir du soutien à long terme pour répondre aux besoins juridiques et psychosociaux des survivantes et assurer leur défense.[4]

Les faits démontrent que les stratégies les plus efficaces pour réduire la VS sont celles qui transforment les relations sociales en matière de genre. Il faut donc remettre en question les normes sociales néfastes et promouvoir le statut des femmes de façon plus générale, et non seulement en essayant de changer l’attitude et le comportement des agresseurs et des survivantes directement concernés.

Intersectionnalité

Les inégalités entre les sexes sont complexes, car les femmes doivent faire face à divers défis et obstacles qui interagissent avec d’autres aspects de leur situation (pauvreté, éloignement, handicap, ethnicité, etc.). Par exemple, au Cambodge, les femmes handicapées connaissent des taux de violence liée aux relations intimes qui sont semblables à ceux des autres femmes, mais connaissent des taux considérablement plus élevés de toutes les formes de violence de la part de membres de leur famille. Une étude menée en 2013 a démontré qu’elles étaient beaucoup plus susceptibles d’être insultées, rabaissées, intimidées et victimes de violence physique et sexuelle que les femmes non handicapées.[5]

L’intersectionnalité de divers facteurs accroît la vulnérabilité des femmes à la violence. Elle influence également l’information qu’elles peuvent obtenir sur leurs droits et les services disponibles, ce qui cause leur marginalisation. Les systèmes et les initiatives qui visent à prévenir la violence et/ou à soutenir les femmes survivantes doivent tenir compte de l’intersectionnalité des inégalités avec d’autres facteurs, et veiller à ce que les services offerts soient inclusifs et accessibles à toutes. CowaterSogema travaille dans certains pays du monde pour soutenir les services aux victimes de VS, lutter contre les inégalités et favoriser l’inclusion.

En pratique : les leçons tirées de nos projets

Le plaidoyer en faveur de politiques

En Indonésie, dans le cadre du projet MAMPU, un programme d’autonomisation des femmes financé par le Ministère australien des Affaires étrangères et du commerce extérieur, des progrès importants ont été réalisés pour influencer le changement des politiques afin de combattre la violence sexospécifique. Pour lutter contre la VS, le MAMPU se concentre sur le plaidoyer des politiques et l’amélioration de la qualité et de la durabilité des services offerts aux femmes victimes de violence. Pour ce faire, le MAMPU utilise une gamme de stratégies complémentaires, y compris : l’engagement d’intervenants stratégiques tels que les gouvernements, les organisations de la société civile, les institutions communautaires et éducatives; l’organisation de campagnes visant à sensibiliser le public à la VS et à obtenir un engagement politique favorable au changement; le soutien du développement de politiques fondées sur des données et des faits; et l’amélioration de la prestation de services.

Le MAMPU a aidé ses partenaires locaux à soutenir un projet de loi nationale sur l’élimination de la violence sexuelle. Grâce à cela, le projet de loi a été officiellement inclus dans le programme législatif prioritaire national. En 2019, le MAMPU et ses partenaires militeront en faveur de l’adoption du projet de loi par le Parlement et aideront le gouvernement à le déployer à l’échelle nationale.

Les partenaires du MAMPU et les gouvernements locaux collaborent avec des organisations religieuses et les médias afin de créer des campagnes plus élaborées pour lutter contre la VS et les inégalités entre les sexes dans les communautés. Le programme établit un soutien communautaire pour les survivantes d’actes violents et autonomise les femmes grâce à la mobilisation de la base communautaire. Les services communautaires sont un premier point de contact essentiel pour les femmes victimes de violence et leur permettent d’accéder plus facilement aux services gouvernementaux.

Les résultats du MAMPU ont été approuvés par le Bureau australien de l’efficacité de l’aide lors de son examen stratégique de l’aide au développement de l’Australie visant à mettre fin à la violence envers les femmes et les filles. Le Bureau a constaté que l’appui offert par le MAMPU aux centres de services intégrés a contribué à rendre les services officiels plus accessibles et plus axés sur les survivantes. De plus, tenant compte du fait que la plupart des femmes n’ont pas accès aux services officiels, l’examen a démontré qu’il fallait continuer de soutenir les groupes communautaires de femmes, qui constituent le premier niveau de soutien pour les femmes et les filles victimes de violence.[6]

Amélioration de la prestation de services

Il est essentiel d’offrir des services inclusifs et de qualité aux survivantes pour amoindrir les conséquences néfastes à long terme sur leur santé physique et mentale. Les services doivent être accessibles, sûrs, exempts de jugement et bien coordonnés, et faire le lien entre les soins de santé et les services psychosociaux et juridiques.

Au Cambodge, CowaterSogema met en œuvre le programme ACCESS (Coopération Australie-Cambodge pour des services équitables et durables), visant à améliorer la qualité et la durabilité des services destinés aux femmes victimes de VS et aux personnes handicapées. Les femmes et les filles qui ont survécu à la violence ont des besoins particuliers, qui sont définis par le type de violence qu’elles ont subi, leur situation socio-économique et d’autres facteurs tels que la pauvreté, l’invalidité et la marginalisation.[7] Les survivantes doivent avoir accès à des soins de santé, à la justice et à des services sociaux essentiels.

En appliquant une approche fondée sur les droits de la personne, le programme favorise une meilleure coordination et accroît la capacité des principaux intervenants du système, ce qui améliore la qualité globale de la prestation de services. Il faut noter qu’ACCESS tient compte des questions d’intersectionnalité dans la prestation de services, pour faire en sorte que les femmes handicapées, les femmes pauvres et les femmes vivant dans des régions éloignées ou faisant partie de groupes ethniques minoritaires aient un accès équitable aux services essentiels de prévention primaires, secondaires et tertiaires.

Renseigner les gens au sujet de leurs droits

Au Malawi, où deux femmes sur cinq subissent des violences physiques ou sexuelles[8], il est essentiel, pour réduire la violence et ses effets néfastes sur la santé, de renseigner les femmes et les hommes, les filles et les garçons au sujet de leurs droits, et d’appliquer des approches fondées sur les droits dans la prestation de services. Le programme Stratégies intégrées visant l’amélioration de la santé maternelle, néonatale et infantile au Malawi (InPATH), financé par Affaires mondiales Canada, inclut la sensibilisation à la VS dans les services de santé maternelle, néonatale et infantile. En améliorant les systèmes de signalement et de référence utilisés dans le cadre de la prestation des services de santé, on améliore aussi les mesures visant à protéger les femmes et les filles contre la violence, et on permet aux survivantes d’exercer leurs droits. Le projet forme les assistantes-sages-femmes communautaires, les premiers points de contact dans les communautés, à reconnaître les signes de VS, à fournir des conseils aux survivantes, à orienter celles-ci vers d’autres services essentiels, et à renseigner les communautés au sujet des conséquences de la VS. Le programme s’appuie sur des structures existantes au sein des communautés et des districts, y compris les dirigeants locaux et traditionnels, pour renseigner les gens au sujet de leurs droits et s’attaquer plus largement aux inégalités entre les sexes. À cette fin, InPATH offre aussi une formation sur la santé et les droits sexuels et reproductifs, qui traite notamment de la VS, aux Groupes de travail technique sur le genre, qui rassemblent, dans les districts, des représentants des gouvernements et des services de districts, y compris les établissements de santé, la police et la protection sociale, afin qu’ils puissent se pencher ensemble sur la question de l’égalité des sexes dans leurs districts.

Engagement communautaire

L’engagement communautaire peut être un moteur de changement social et normatif lorsqu’il s’accompagne de stratégies institutionnelles et réglementaires pour prévenir et réduire la VS. Comme on l’a vu ci-dessus, les communautés ont joué un rôle crucial en renseignant les femmes et les hommes au sujet de leurs droits et en les dirigeant vers les services essentiels. Dans le cadre du projet Women Defining Peace (WDP), au Sri Lanka, CowaterSogema a constaté que le meilleur moyen de s’attaquer à la VS est de faire participer une vaste gamme d’intervenants, y compris les médias et des personnalités des médias locaux, plutôt que de se concentrer exclusivement sur les organismes féminins. Une autre leçon clé tirée du projet WPD nous apprend que les solutions qui ont été élaborées et mises en œuvre par les communautés sont plus efficaces pour lutter contre la VS que celles conçues et imposées par une approche centralisée. En examinant un autre programme d’engagement communautaire financé par le Canada au Sri Lanka, le projet Local Initiatives for Tomorrow (LIFT2), CowaterSogema a constaté que celui-ci est parvenu à mettre de l’avant les discussions sur la délicate question de la VS au sein des communautés en utilisant les forums communautaires existants. Dans le cadre du projet, les membres de ces forums ont été formés pour pouvoir identifier les signes de violence et agir en tant que premiers points de contact pour les femmes, en les orientant vers les services officiels dont elles ont besoin.

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Notre expérience de travail sur la VS dans le monde ainsi que les données mondiales nous ont appris que la prévention et la réduction de la VS exigent une approche multidimensionnelle incluant divers intervenants. Il faut reconnaître que la VS nuit à la cohésion sociale dans les communautés et entrave le développement, et qu’elle est causée par des inégalités entre les sexes qui sont profondément ancrées. Des services de santé sexuelle et reproductive inclusifs et de qualité peuvent sauver la vie des personnes touchées par la VS, mais ils sont aussi essentiels pour lutter contre la stigmatisation et les normes sociales néfastes qui perpétuent cette violence.

L’expérience de CowaterSogema démontre que les interventions et les systèmes conçus pour prévenir ou traiter la VS doivent tenir compte des questions de genre et doivent inclure tous les services centraux (santé, psychosociaux, judiciaires) et périphériques (finances, éducation, emploi) afin d’aider les victimes à exercer leurs droits et de leur permettre d’agir au niveau individuel. Pour lutter efficacement contre la VS, il faut adopter une double approche qui consiste à modifier les normes et les comportements sociaux et à établir des institutions, notamment des systèmes judiciaires, qui tiennent compte des questions de genre et qui soutiennent les survivantes et mettent fin à l’impunité des agresseurs.

 

[1] UNFPA. 2018. https://www.unfpa.org/gender-based-violence.
[2] USAID. https://www.usaid.gov/sites/default/files/documents/2155/GBV_Factsheet.pdf.
[3] Minerson, T., Carolo H., Dinner, T. et Jones, C. 2011. Issue Brief: Engaging Men and Boys to Reduce and Prevent Gender-Based Violence. Condition féminine Canada.
[4] PSI, 2016, “Gender-Based Violence: A Review of the Evidence”, Evidence Series. Population Services International.
[5] Astbury, J. & Walji, F. (2013). Triple Jeopardy: Gender-based violence and human rights violations experienced by women with disabilities in Cambodia. Canberra: AusAID.
[6] ODE strategic evaluation of Australia’s development assistance to EVAWG-Indonesia Summary Note, Octobre 2018.
[7] MoWA (2011). One-Stop Service Center Feasibility Study. Phnom Penh. MoWA.
[8] UNWomen, 2016, Global Database on Violence Against Women: Malawi, http://evaw-global-database.unwomen.org/en/countries/africa/malawi

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