mars 2019: Ma peur est ma force

Joyce Okeny a été la première personne de sa famille à devenir architecte. Au Soudan du Sud, où elle a grandi, ce n’est pas chose commune, car les enfants, et les filles en particulier, y sont confrontés à de nombreux obstacles, comme les conflits et la situation économique, qui peuvent les empêcher de terminer leurs études.

Joyce est une architecte qui a été inspectrice régionale de travaux dans le cadre du volet de renforcement institutionnel des gouvernements locaux du projet LOGOSEED (Local Governance and Service Delivery), mis en œuvre par CowaterSogema pour le gouvernement du Soudan du Sud. Le projet visait à former des fonctionnaires régionaux en matière de planification et de rapports financiers, d’approvisionnement, et d’implantation et de gestion de projets d’infrastructure communautaires conformes aux normes nationales. De fait, le projet a renforcé la capacité des collectivités locales du Soudan du Sud de fournir des services essentiels à leurs résidents de manière efficace et transparente, contribuant ainsi au développement social et économique de ce pays encore jeune mais profondément affecté par les conflits.

La mise en œuvre de la composante du projet LOGOSEED gérée par CowaterSogema s’est terminée au printemps 2018. C’est à ce moment que nous avons parlé à Joyce de son expérience en tant que membre de l’équipe du projet et en tant qu’architecte au Soudan du Sud.

CowaterSogema : Pouvez-vous me parler des défis d’infrastructure les plus urgents auxquels fait face le Soudan du Sud?

Joyce Okeny : Au Soudan du Sud, il est très difficile d’accéder aux zones rurales par la route. Le terrain n’est pas favorable au transport et au travail. Il est fait d’argile, et quand il pleut, le sol devient très boueux et difficile à contrôler. Cela fait en sorte qu’il est difficile d’amener des outils et des machines dans ces régions pour bâtir l’infrastructure, car cela prend du temps et coûte très cher.

L’autre problème, c’est qu’il est difficile de trouver des personnes qui sont prêtes à aller dans ces régions et qui ont les connaissances nécessaires pour y développer l’infrastructure.

CS : Selon vous, quel a été l’impact le plus important du projet LOGOSEED en termes d’infrastructure?

JO : Dans les zones rurales visées par le projet, beaucoup d’activités menées par les communautés se déroulaient habituellement en plein air ou sous les arbres, qui servaient d’abri. Les marchés et les écoles, par exemple, se tenaient à l’extérieur, sous les arbres. Mais lorsque la saison des pluies arrivait, ces activités ne pouvaient pas continuer.

L’infrastructure construite pendant le projet LOGOSEED, dont les salles de classe, les unités de santé de base, les latrines et les abris pour les marchés, a permis de transformer la vie de la communauté et de rendre ces activités plus régulières.

CS : Vous étiez l’une des seules architectes du projet LOGOSEED. Pourquoi pensez-vous qu’il n’y a pas plus de femmes qui deviennent architectes au Soudan du Sud?

JO : La situation n’encourage pas les femmes à travailler dans le domaine de l’architecture parce que la plupart des hommes ne pensent pas que les femmes ont les mêmes capacités et compétences qu’eux pour ce travail. Ils pensent que nous sommes incapables d’accomplir les mêmes tâches qu’eux, alors il faut du courage pour se lever et leur montrer qu’on en est capable. En général, les gens n’encouragent pas les femmes à poursuivre cette carrière. Même à l’université, des filles abandonnent leurs études parce qu’elles pensent qu’elles ne sont pas aussi compétentes que leurs pairs masculins.

Même lorsque vous sortez de l’université et entrez sur le marché du travail avec votre diplôme d’architecte, les gens ne pensent pas que vous pouvez le faire. Pendant le projet, certains pensaient que je ne suivrais pas la formation et que je n’irais pas sur le terrain dans les zones rurales, parce qu’ils croyaient que ce n’était pas la place d’une femme. Mais j’ai tenu bon et j’y suis allée quand même. Pendant la formation, on m’a dit que je n’en serais pas capable, mais je pense qu’il faut donner aux gens la liberté d’essayer de faire ce qu’ils veulent. Ce genre de situation me pousse à aller de l’avant et à tenir ma position. Parfois, quand vous défiez les hommes, ils laissent tomber, et vous pouvez alors faire ce que vous voulez.

« Ma peur est ma force, c’est ce qui me fait avancer »

CS : Quelqu’un vous a-t-il encouragée à poursuivre cette carrière?

JO : Pas vraiment, mais par contre, personne ne me décourageait. Personne ne m’a dit que je n’étais pas capable d’atteindre mes objectifs, alors je me suis dit que je pouvais le faire. Il n’y a personne d’où je viens qui a fait des études d’architecture, mais moi, je voulais faire quelque chose de différent. À un certain moment, les membres de ma famille se sont inquiétés du coût de l’université, parce que c’est généralement logique de payer pour les garçons, mais pas pour les filles. Mais un de mes oncles leur a dit de me laisser finir mes études.

CS : Que diriez-vous aux autres jeunes pour les encourager à poursuivre leurs études?

JO : J’essaie d’encourager les enfants de ma sœur, en leur disant qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent. Ils me demandent ce que j’ai étudié pour devenir architecte et je leur réponds toujours qu’ils doivent travailler très dur, surtout les filles. J’ai aussi des cousins et des amis qui sont au secondaire et qui veulent être comme moi et étudier. Je les soutiens et je leur dis qu’il faut du temps et du courage. Je ne les décourage pas. Je les pousse à lire des livres de physique et de chimie. Je m’assure qu’ils se concentrent sur l’école, surtout les filles. Je leur dis qu’elles peuvent attendre pour se marier. 

CS : En tant qu’architecte, comment le projet LOGOSEED a-t-il influencé votre carrière?

JO : J’ai tellement appris de ce projet. Les superviseurs du projet ont non seulement renforcé les capacités de nos bénéficiaires mais aussi les nôtres, en tant que formateurs. Ils ont veillé à ce que nous ayons accès à de la formation. Par exemple, j’ai suivi une formation sur l’approvisionnement et la collecte de données, et j’y ai appris beaucoup plus que prévu. Maintenant, je sais comment gérer un projet toute seule et je suis à l’aise pour gérer tout le cadre d’un projet, de la gestion de contrat à la mise en œuvre.

Cette entrevue a été révisée et condensée pour les besoins de cette publication.